le lieu / introduction

1. LE LIEU, 1.0. introduction

lieu
«n.m. [pl. lieux] (lat. locus).
1. Partie conscrite de l’espace où se situe une chose, où se déroule une action. Lieu de rendez-vous. ◊ En tous lieux: partout. – GEOMETR. Vieilli. Lieu géométrique: ensemble de points vérifiant une propriété caractéristique donnée. 2. Partie d’une région; localité, pays. Un lieu charmant. 3. Endroit, édifice, local, etc., considéré du point de vue de sa destination, de son usage. Lieu de travail. ◊ Lieu de débauche: endroit mal fréquenté (lupanar, tripot, débit de boisson). – Lieu public: endroit où le public a accès (jardin public, cinéma, café, etc.). 4. Avoir lieu: se produire, arriver, se dérouler. La réunion aura lieu à 10 heures. – Avoir lieu de, avoir tout lieu de: avoir une raison, de bonnes raisons pour. Nous avons tout lieu de croire qu’il est innocent. – Ce n’est pas le lieu de: ce n’est pas l’endroit, le moment pour. – Donner lieu à: fournir l’occasion de. Cela donnera lieu à des critiques. – En premier lieu: premièrement, d’abord. – En second lieu: deuxièmement, ensuite. – En dernier lieu: enfin, finalement. – En haut lieu: auprès des responsables, des dirigeants. – Il y a lieu de: il est permis, opportun de. Il y a lieu d’être inquiet. – S’il y a lieu: le cas échéant. – Tenir lieu de: se substituer à, remplacer. – Au lieu de: à la place de; plutôt que de. Employer un mot au lieu d’un autre. Ecoute au lieu de parler. – Au lieu que (+ subj.): plutôt que.
pl. 1. Espace constitué d’une ou de plusieurs pièces; appartement, local, maison. Faire l’état des lieux. 2. Endroit précis où qqch s’est produit. La police est sur les lieux. 3. Vieilli. Lieux d’aisances: cabinets, toilettes. 4. Lieux saints: villes ou sites vénérés par les fidèles d’une religion; spécial., les localités et les sanctuaires de Palestine liés au souvenir de Jésus (→ Jérusalem).»
Le petit Larousse grand format 1998. Paris: Larousse – Bordas, 1997. p. 596. ISBN: 2-03-301-298-0.
(→ bibliographie)

 

[Il y a longtemps de cela, je suis venue visiter Paris avec mon père, ma mère, ma sœur et mon frère. On avait reçu dans Astrapi un mini guide de la capitale, alors les parents nous y ont amenés. On a vu le Louvre, l’Arc de Triomphe, Notre Dame, la place de la Concorde, la Sainte-Chapelle, … et enfin la tour Eiffel. Au bout de 4 jours, on n’avait plus d’argent, on n’arrivait plus à respirer, alors on est rentré.]

J’ai vécu ma première année d’architecture dans une chambre de bonne d’un immeuble assez chic en face du jardin du Luxembourg. La pension de famille avait été dégotée par une connaissance, au fond d’un de ses tiroirs en cherchant je ne sais quoi, et l’adresse validée par notre voisine de palier qui avait habité rue de Turenne pendant une dizaine d’années. J’ai petit à petit appréhendé Paris. J’ai mis une semaine à trouver où acheter une ampoule. On m’a invité à manger des moules chez Léon place de la Bastille et j’ai soigneusement noté l’adresse. Je me suis perdue une fois devant le Sénat en allant à l’école. J’ai fait du lèche vitrine aux Halles car c’était facilement accessible en métro. J’ai photographié le long de la rue de Rivoli un joli bâtiment avec des statues sur le toit. J’ai mangé mon premier panini.
J’ai fini l’année en prenant plaisir à me promener pieds nu le soir sur les quais ou jusque dans les fontaines du Louvre (je devais alors me laver à l’eau de javel et au scotch brite pour faire partir le noir). Je me suis tondu la tête mais j’ai gardé mes chouchous dans une boite en fer blanc. Puis, je me suis trouvé un vrai chez-moi. Il y avait quatre pièces. On entrait directement dans la salle à manger, à gauche se trouvait la salle bain, ensuite la cuisine, et au fond la chambre. La personne de l’assurance habitation m’a gentiment fait remarquer que je n’allais pas habiter pas un T4 mais un studio (20m² obligent). Peu importe, cet été là fut particulièrement délicieux. J’ai vécu un mois sans électricité car je n’avais pas le temps d’appeler EDF et je ne savais pas qu’il suffisait d’appuyer sur le disjoncteur pour que le courant revienne. Du coup, lorsque la nuit arrivait, on s’éclairait à la bougie. N’ayant pas encore de meubles, le frigo servait d’armoire pour mes deux assiettes bleues. Je dormais sur ma couette à même la moquette, comme à la belle étoile.
Pour le meilleur et pour le pire – l’hiver fut glacial: lorsque le chauffage était au maximum, la température atteignait péniblement les 16°C, et si je coupais tout, il faisait environ 11°C. J’ai opté pour la solution bio-économique: bonnet, écharpe et double paire de chaussettes. Mais je trichais. Je chauffais la salle de bain le matin, et je me servais de temps en temps de ce radiateur comme d’une cheminée – je me suis endormie debout une fois, accrochée aux serviettes éponges. Je n’ai, par ailleurs, pas souvent vu le soleil. Il n’est réellement rentré qu’une fois par ma fenêtre, alors j’ai pris une photo.
Et puis on me parle à l’école de la question des îlots insalubres et de la «solution» qu’avait, à l’époque, proposé Le Corbusier pour Paris.
Quitter le Marais pour tenter l’expérience moderne de La Défense? Pourquoi pas.
Au lieu de décortiquer les petites annonces, je décide d’interroger directement les gardiens des immeubles. On me dit qu’un studio vient de se libérer. Je visite. C’est un compartiment de 3m de large sur environ 8m de profondeur. La fenêtre en bandeau cadre une grande portion de ciel, quelques tours, puis au loin, Paris sous sa barre de pollution.
L’affaire est conclue, je m’installe. J’habite désormais 5 terrasse des Reflets, 94200 Courbevoie pour la poste, La Défense 2, immeuble Vision 80, 8e étage, deuxième porte à gauche après les portes coupe-feu pour les intimes. Adieu trottoirs étroits, klaxons d’autobus et troupeaux de touristes: j’ai pendant trois ans, goûté aux plaisirs que m’offrait cette dalle piétonne: cheminements quotidiens ombragés l’été ou décoiffants l’hiver, bains de pieds dans la fontaine Agam ou promenades le samedi soir à Auchan, pique-niques au soleil sur les marches de la Grande Arche côté Paris le midi, côté Nanterre le soir. Mais ce que j’adorais particulièrement, c’était l’impression d’habiter dans les nuages: je pouvais les contempler sans avoir à contorsionner mon visage sur la vitre. L’effet était des plus saisissant surtout lorsque l’on arrivait de l’extérieur, après la coupure de l’ascenseur puis du long couloir sombre tapissé de moquette.
Et puis j’ai rencontré un parisien, on est parti un mois en Chine, et en rentrant, j’ai trouvé ma Défense vide, tellement vide. Un gâchis.
J’avais, en définitive, assimilé ces cinq années d’expériences urbaines loin de ma famille.
J’étais enfin prête à vivre intra-muros.
On s’est installé (par hasard) à Jourdain et c’est ainsi que j’ai redécouvert Paris.

[…]

Il est maintenant temps de se consacrer au diplôme.
Je cherche un sujet qui me prenne tout entier.
Je veux que cela se passe à Paris.

– Mais que manque-t-il ici?
– Il manque un endroit pour faire un barbecue. On a bien essayé sur notre balcon mais tout l’immeuble a été envahi d’une dense fumée délicatement parfumée aux côtes d’agneaux (et ce n’est pas très poli de donner ainsi l’eau à la bouche à ses voisins).
Il manque un endroit où la nature pousse tranquillement. J’attends patiemment l’arrivée de graines transportées par le vent. Quelques-unes finissent par s’installer en collocation dans mes pots. J’en vois d’autres qui grandissent aux pieds des arbres et qui commencent seulement à ne pas se faire systématiquement arrachées (tant mieux). Mais on a le droit de rêver à mieux. Il manque aussi un endroit pour se baigner et faire la planche. La Seine serait idéale mais l’eau est tout de même douteuse. La piscine alors pourrait correspondre à ce besoin mais on ne peut pas faire la planche: il faut nager; et de toute les manières, on a du mal à discuter tranquillement avec un bonnet de bain qui serre la tête. Il reste la baignoire, mais encore faut-il en avoir une et tenir dans sa longueur. Il manque…
– …une maison en plein champs, devant un chêne bicentenaire!
– Et où au milieu coule une rivière? Non, c’est autre chose. Certes, l’idée de l’isolement m’attire. Mais un isolement au milieu de la ville. Une pause, une relâche. Un endroit où l’on est en même temps directement en contact avec la ville mais très loin de son agitation, du capharnaüm touristique.
– Un abri d’ermite.
– Oui, en quelque sorte, un lieu où prendre l’air, une respiration; sauf qu’un ermite est seul et physiquement loin de tout, alors que je cherche notamment à créer un lieu de contacts, et en pleine zone urbaine.
– Mais où peut-on prendre l’air à Paris?
– L’idée de prendre de l’altitude me plaît, c’est une manière de prendre du recul face à un lieu que l’on pratique tous les jours, on découvre différemment l’endroit d’où l’on vient.
– Un flan de colline parisien?
– Oui.

Sur un plan, j’examine les reliefs du nord-est parisien. Montmartre ne me plaît guère car je le trouve trop touristique, pas assez calme. Je me dirige vers la droite, sur les Buttes Chaumont, puis chez moi. Rien ne me tente non plus. Je continue sur la rue de Pyrénées. Puis je m’engage dans la pente. On ressent nettement l’influence du relief sur le tracé des rues. Ce coin m’attire. Certains îlots de formes allongées parallèles à la pente paressent assez séduisants. Il y a aussi un nombre non négligeable d’impasses (cités et villas).
Je me rend sur place.
Le choix n’est pas évident mais je me laisse tenter par trois parcelles formant un rectangle orienté nord-sud, à côté du regard Saint-Martin. Elles sont délimitées à l’ouest par la rue des Cascades, au nord par la rue (escalier) Fernand Raynaud et à l’est par la rue de l’Ermitage – la rue des Cascades étant à environ 7-8m en contrebas de la rue de l’Ermitage.
La parcelle nord-ouest doit être inoccupée depuis une douzaine d’années, la végétation a repris ses droits et crée une ambiance de sous-bois fraîche et légère.
Au nord-est, une petite entreprise de décollage mécanique (fabrication de vis, de boulons à partir de barres métalliques?) occupe un bâtiment de deux niveaux, dont un absorbé par la pente côté rue de l’Ermitage. Ces locaux abritent le regard des Petites Rigoles (ISMH 1929). Lorsque j’ai choisi le site, on voyait de temps en temps de la lumière, des ombres mouvantes derrières les vitres, mais l’entreprise a depuis fermée.
Avenir incertain pour ces deux parcelles: l’O.P.A.C. tente depuis plusieurs années d’y construire des logements, tandis que le futur P.L.U. semble préférer leur donner un goût prononcé de chlorophylle, pour la plus grande satisfaction des riverains.
Au sud, un modeste bâtiment de logements, relativement ancien, regarde sereinement Paris. Il possède un jardin clos sous d’imposants marronniers.

«La ville est dans l’homme
presque comme l’arbre vole
dans l’oiseau qui le quitte.»
GULLAR, Ferreira. Editions le Temps des Cerises. traduction BEAUDET, JEAN-Michel.

Comment explorer, analyser un morceau de ville?
Comment exploiter les expériences urbaines des autres, transmettre les siennes?
Comment rendre compte de ces témoignages?
– Photographies introduit les parcelles choisies avec des clichés d’hier et d’aujourd’hui.
Données cartographiques regroupe un choix de plans avec lesquels j’ai travaillé chez TGT; je me suis permis ces emprunts car c’est ici un travail d’école. Six cadrages (zooms successifs) sont utilisés, allant du grand Paris aux parcelles elles-mêmes.
Réalisation de la maquette 3D est un essai d’exploitation de ces données récoltées, complétées par des relevés sur place. Un état des lieux 2005.
Urbanisme est un aperçu de différentes logiques de développement urbain, basé sur l’échantillon 43-47 rue de l’Ermitage / 42 rue des Cascades.
La bibliographie propose des lectures pour découvrir ou redécouvrir l’aventure humaine qui s’est déroulée à Belleville.

We only live twice – vers une redécouverte du corps vivant, tome 1: le lieu,
traite
 .

 

Photo In: LAMORISSE, Albert. Le ballon rouge. Paris: Librairie hachette, 1955. 48p.
(→ bibliographie)


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